mercredi 23 mai 2018

Pastorale américaine - Philip Roth



  J'avais dans ma classe le frère cadet du Suédois, Jerry Levov, un gamin malingre, taillé comme un bâton de réglisse, avec une petite tête, souple comme un chat, surdoué en mathématiques - il quitta le lycée en 1950. Sans être jamais vraiment l'ami de personne, à sa manière irascible et impérieuse, Jerry finit par s'intéresser à moi et c'est ainsi qu'à dix ans, je me faisais battre régulièrement au ping-pong dans le sous-sol aménagé des Levov, à l'angle de Wyndmoor Street et de Keer Avenue - le terme "aménagé" indiquant qu'il était lambrissé de pin noueux, et non pas destiné à ménager les petits camarades de Jerry, ce qu'il ne semblait guère disposé à faire.
  L'agressivité explosive que Jerry manifestait à une table de ping-pong dépassait de loin celle de son frère à n'importe quel sport. Une chance pour moi : la balle de ping-pong, par sa forme et son poids, est génialement conçue pour ne pas vous emporter un œil. Sinon, je ne serais jamais allé jouer dans le sous-sol des Levov. Si cela n'avait pas été pour me vanter d'avoir mes entrées chez le Suédois, rien n'aurait pu me faire descendre là-bas avec pour seule protection une petite raquette en bois de rien du tout. Un objet aussi léger qu'une balle de ping-pong ne saurait se transformer en arme fatale, pourtant, la façon dont Jerry la catapultait laissait transparaître une soif de meurtre. Il ne me vint jamais à l'esprit que cette démonstration de violence n'était peut-être pas sans rapport avec le statut de petit frère du Suédois. Moi qui ne pouvais m'imaginer sort plus enviable - sauf à être le Suédois lui-même -, comment aurais-je deviné que pour Jerry il était difficile d'en imaginer de pire ?


Pastorale américaine ( Philip Roth ) ( 1997 ) pp 19-20 ( Folio )

2 commentaires:

  1. Philipp Roth, ce magicien des mots, que la noblesse suédoise( y'avait-il Jerry Levov dans le cabinet des Nobel ?) n'avait pas jugé utile de nobeliser.

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  2. Ah oui bien vu. Le jury de Stockholm n'a pas voulu donner son prix à quelqu'un qui a créé un personnage qu'il appelle le Suédois.
    J'ai lu Philip Roth il y a longtemps et Nobel ou pas, c'est un grand écrivain et je garde mes lectures d'excellents souvenirs.
    Merci Bizak. A bientôt.

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