mardi 26 juin 2018

Et l'or de leur corps - Gérard Manset

En dehors du disque, nous le savons, Gérard est passionné de voyage et de peinture. La réunion des trois donne naissance à Et l'or de leur corps, chanson relative au séjour de Paul Gauguin en Polynésie. Et l'or de leur corps, Femme à la fleur, D'où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous, L'esprit des morts veille sont autant de titres de toiles aujourd'hui célèbres. Un texte remarquable qui s'achève par un petit tour de force à rendre jaloux Gainsbourg lui-même : la phrase finale, "A Hiva Oa, là où il mourut" : on croirait entendre du tahitien !

Gérard Manset, Celui qui marche devant ( Daniel Lesueur ) ( 1997 ) p 81 ( Éditions Alternatives & Parallèles )

Et l'or de leur corps ( Gérard Manset ) extrait de l'album Prisonnier de l'inutile ( 1985 )
D'où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous ( Paul Gauguin ) ( 1897-1898 )



vendredi 22 juin 2018

L'ordre du jour - Eric Vuillard

                        Déjeuner d'adieu à Downing Street 



Le lendemain, à Londres, Ribbentrop fut invité par Chamberlain pour un déjeuner d'adieu. Après plusieurs années en Angleterre, l'ambassadeur du Reich venait d'obtenir une promotion. Désormais, il était ministre des affaires étrangères. Il était donc revenu quelques jours à Londres prendre congé et rendre les clés de sa maison. Car on raconte qu'avant la guerre, Chamberlain, qui possédait quelques appartements, avait pour locataire Ribbentrop. De ce fait anodin, de ce conflit curieux entre l'image et l'homme, de ce contrat, par lequel Neville Chamberlain, appelé "le bailleur", s'engagea, en échange d'un prix, "le loyer", à assurer à Joachim von Ribbentrop la jouissance paisible de sa maison d'Eaton Square, personne n'a su tirer la moindre conséquence. Chamberlain devait recevoir ce loyer entre deux mauvaises nouvelles, entre deux coups bas.


L'ordre du jour ( Eric Vuillard ) ( 2017 ) pp 85-86 ( Actes Sud )



lundi 18 juin 2018

Ford Mustang - Serge Gainsbourg


Sur l'album Initials B.B., à côté des trois incontournables que sont la chanson éponyme, Comic strip et Bonnie and Clyde, il y a Ford Mustang, ce petit bijou d'écriture, une de mes préférées de Mr. Gainsbourg.

Deux personnes qui ont beaucoup compté pour moi ont eu un jour l'idée de faire une version "moderne" de cette chanson en changeant les objets cités dans les couplets par d'autres plus dans l'air du temps. C'était dans les années 90. Peut-être avaient-ils pensé à un livre de Michel Houellebecq, un walkman ... En 2018, qui aurait-il ? Une tablette ? Une cannette de Red Bull ? Une cigarette électronique ? ... Un cd de Charlotte ?



Ford Mustang

On se fait des langues
En Ford Mustang
Et Bang !
On embrasse
Les platanes
Mus à gauche
Tang à droite
Et à gauche, à droite

Un essuie-glace
Un paquet de Kool
Un badge
Avec inscrit dessus
Keep cool
Une barre de chocolat
Un Coca-cola

On se fait des langues ...

Une bouteille
De fluide Make-up
Un flash
Un Browning
Et un pick-up
Un recueil d'Edgar Poe
Un briquet Zippo

On se fait des langues ...

Un numéro
De Superman
Un écrou de chez
Paco Rabanne
Une photo de Marylin
Un tube d'aspirine

On se fait des langues ...

mardi 5 juin 2018

Sofia s'habille toujours en noir - Paolo Cognetti


L'important, disait-elle, c'est de s'habituer à un visage : pas la beauté, mais l'habitude. Au fond, qu'est-ce que la beauté, sinon une stupide histoire de géométrie, un encastrement heureux dans un échantillonnage des bouches, nez et oreilles disponibles ? Quand un visage vous est familier, qu'on l'a vu ensommeillé, enrhumé, dévasté par une mauvaise journée, bref, quand on y est habitué, on a surmonté le problème de la beauté, tu ne crois pas ? Tout en discourant elle fumait deux, trois ou quatre cigarettes dont la cendre échouait en partie seulement dans une soucoupe à café, sur le bord de la baignoire. Son discours aussi s'échappait de toutes parts. Les fumeurs, pensais-je, peuvent être répartis en deux catégories, ceux qui font attention au destin de leur cendre et ceux qui s'en moquent totalement. Les seconds ont en général l'habitude de gesticuler. Les premiers ont tendance à se gâcher l'existence en se souciant trop des opinions d'autrui et des conséquences de leurs propres actes. Je connaissais bien cette catégorie d'individus : ils approuvent tout le monde et quand ils se disputent avec quelqu'un, finissent par en dire plus qu'ils n'aimeraient en avoir dit et présentent leurs excuses de manière sentimentale. Ces gens-là écrasent non seulement leurs mégots, mais aussi ceux des autres qui gisent dans des soucoupes qu'ils se dépêchent de laver. Les étourdis, eux, montrent peu à peu d'autres signes de négligence. Un manque de soins pour leur personne, qui constitue également une forme de distraction. Ils se heurtent aux meubles, ils se font mal tout seuls. Telle était Sofia.


Sofia s'habille toujours en noir ( Paolo Cognetti ) ( 2012 ) p 201 ( éditions Liana Levi )