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lundi 3 avril 2023

Frère Jacques - Henry Miller



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                                                                                   10/5/66

Frère Jacques -
  Quelques mots rapides pour vous demander si Dominique de Roux a signé pour le "Humingbird" ? Je n'ai rien entendu de la part du Dr Hoffman au sujet d'un tel contrat. Pour qui travaille-t-elle (1) - quel éditeur ? Et êtes-vous sûr qu'elle est en train de prendre le "Journal" d'Anaïs ? (2) Ce Journal a eu un succès immédiat ici - il est épuisé. Une seconde édition est sous presse et un second volume sera publié avant peu.
  Très, très désolé de ce que j'ai entendu à propos de Delteil. (3) Je lui écrirai aujourd'hui même. Qu'avez-vous pensé de Zadkine ? (4) Était-il toujours aussi fier ?
 Heureux d'entendre que vos enfants sont en pleine forme ! Bientôt la jeunesse dirigera le monde. Espérons qu'il en soit toujours ainsi. Partout, ils se rebellent. A bas les vieillards !
 "Tout ce qu'on nous enseigne est farce." ( Rimbaud )
 Comme c'est vrai. Farce et faux.
 Je vous embrasse tous.



                                                                           Henry




(1) En homme qui aimait les femmes, pour Miller, le prénom Dominique se devait d'être féminin ...
(2) Ce n'est pas Dominique de Roux qui publiera le Journal d'Anaïs Nin, mais les éditions Stock.
(3) Il souffrait d'un œdème pulmonaire, aggravé par quelques complications cardiaques.
(4) C'est en compagnie de son ami le peintre américain Arthur Secunda, qui avait été élève d'Ossip Zadkine, que F.J. Temple a rendu visite au vieux sculpteur dans son atelier de la rue d'Assas.


Frère Jacques ( Lettres à Frédéric Jacques Temple ) ( 1948-1980 ) - Henry Miller ( 2012 ) Éditions Finitude

lundi 6 juin 2022

Le monde du sexe - Henry Miller



Le monde du sexe est un essai qu'Henry Miller a publié une première fois en 1940, c'est à dire juste après Tropique du Capricorne et son départ définitif de Paris et qu'il a revu et corrigé en 1957 à Big Sur pour, dit-il, en préciser le propos. C'est à même le livre original qu'il se lance dans sa correction. Il fera la même chose pour un autre de ses livres, Jours tranquilles à Clichy, écrit et corrigé aux mêmes époques. 
Si cette étude est importante à ses yeux, pour qu'il prenne la peine de la revoir, c'est que les critiques qu'il reçoit de la part de certains de ses lecteurs sur le sexe dans ses livres semblent le chagriner encore en 1957. Il pense à juste titre qu'ils n'ont pas compris ce qu'il a voulu faire.
Et c'est peut-être plus dans sa forme que dans le fond que l'essai ici parle de la place du sexe dans l'œuvre de Miller. Il part de là bien sûr, c'est le titre du livre, évoquant certaines étapes de son initiation amoureuse, mais rapidement par bifurcations et petits chemins comme à son habitude, c'est à l'avenir de l'homme dans son ensemble qu'il s'intéresse. Il n'y a pas beaucoup de sexe dans les livres d'Henry Miller, et dans cet essai non plus.
Ce n'est peut-être pas le meilleur des livres de Miller mais il rejoint ceux dans lesquels il revient sur son œuvre et il est souvent assez bon à ce jeu-là. Une œuvre qu'il a, tout au moins pour sa plus grande part planifié, lui qui semble pourtant ne suivre que les multiples fils de sa pensée. 


Le monde du sexe - Henry Miller ( 1940 ) ( 1957 ) Editions Bartillat. 

mardi 22 décembre 2020

La crucifixion en rose - Henry Miller

 


Ah, Henry ! Sacré Henry ! Il faut que je vous dise : il est revenu me voir ... La dernière fois, je crois que c'était pour Pâques et c'est comme si nous ne nous étions pas quittés ...

C'est toujours la même chose, il débarque, il s'assoit et aussitôt le voilà parti. Parce que vous vous en doutez, c'est surtout lui qui parle. Parfois, emporté par ce qu'il dit, il se lève, arpente la pièce de long en large ... Ses grands sujets, ce sont Mona et l'écriture, ses premières heures auprès de l'une et l'autre ... Elles vont de pair. Ecrivain, il l'est déjà bien avant d'avoir tapé sa première ligne mais c'est sa femme qui le pousse à quitter son emploi pour l'être à plein temps. Pour ne faire que ça, ne penser, ne vivre que pour ça ... mais ce ne fût pas si facile de trouver sa voix, celle-là même qui me captive tous les soirs que nous passons ensemble. 


Et vous le connaissez Henry, ce "roc heureux" comme il se surnomme lui-même et si vous avez déjà passé une soirée en sa compagnie, vous savez son énergie hallucinante. Il peut tout à coup se mettre à vous détailler une partie de jambes en l'air avec Mona, passer à Dostoïevski puis à Ulric, O'Mara, le docteur Kronski ou un autre de ses nombreux amis ou bien encore à Stasia, sa rivale dans le cœur de Mona. 

Nous avons repris nos conversations à l'endroit exact où nous nous étions arrêtés la dernière fois. Je vois dans son regard le plaisir qu'il prend à me parler parce qu'il voit dans le mien le plaisir que j'ai à l'écouter. 


Et savez-vous, il vient de m'annoncer qu'il restait passer les fêtes avec moi ...


Sexus ( 1949 ),  Plexus ( 1952 ), Nexus ( 1959 ) - La crucifixion en rose ( Henry Miller ) Editions Le Livre de Poche 

samedi 4 avril 2020

Sexus - Henry Miller

  Ulric fit de son mieux pour comprendre ce qui m'était arrivé, mais il n'avait alors en lui rien qui lui permît de déceler ma destinée à venir. Jamais, je n'oublierai la façon dont il m'accueillit quand je vins lui parler de Mara. C'était le lendemain du jour où j'étais allé avec elle à la plage. Je m'étais rendu au bureau comme d'habitude, le matin ; mais quand vint midi, j'étais en proie à une telle fièvre d'inspiration que je pris le tram pour la campagne. Les idées se bousculaient dans ma tête. J'avais peine à les noter tant elles se pressaient en foule. Je finis par en arriver au point où l'on perd tout espoir de se souvenir de cette cohue d'idées lumineuses et où l'on s'abandonne tout simplement au luxe d'écrire un livre dans sa tête. On sait que jamais plus on ne pourra retrouver ces idées, pas une seule ligne de ces phrases tumultueuses, lustrées, éblouissantes qui passent à travers le tamis de l'esprit comme la sciure se répand mollement par un trou. On traîne toujours à la remorque, en ces occasions, le meilleur, le plus fidèle des compagnons, le brave soi quotidien, modeste, toujours battu, bûcheur, celui qui porte nom et dont l'identité figure sur les registres de l'état civil, où on est sûr de le retrouver en cas d'accident ou de mort. Mais le véritable soi, celui qui a pris en main les rênes, on dirait presque un étranger. Lui, est plein à craquer d'idées ; lui, écrit dans l'espace ; lui, pour peu qu'on se laisse un peu trop fasciner par ses exploits, finira par exproprier le vieux soi élimé, par assumer à sa place nom, adresse, femme, passé, avenir. Et le pauvre vieux, bien sûr, ne veut d'abord pas admettre que l'on ait une autre vie, une vie à part où il n'y a rien à voir. Il feint la naïveté, il dit : "On est en grande forme, hein, aujourd'hui ?" et l'on a presque honte de répondre oui.
  "Écoute, Ulric, dis-je, faisant irruption chez lui et l'interrompant dans l'exécution d'un dessin publicitaire pour une marque de soupe en boîte, j'ai quelque chose à te dire, un tel besoin que j'en éclate.
  Vas-y, explose, me dit-il, plongeant délicatement son pinceau à aquarelle dans le grand pot qui était à côté de lui sur le plancher. Tu permets que je continue ce sale boulot, non ? Il faut que j'aie fini avant ce soir."
  Je fis semblant de n'y voir aucun inconvénient, mais son attitude m'avait déconcerté. Je baissai la voix d'un ton afin de ne pas trop le déranger.
  "Tu te souviens de la fille dont je t'avais parlé ... celle que j'ai rencontré au dancing ? Eh bien, je l'ai revue. Nous avons passé la soirée à la plage, hier ...
  Et alors ... ça a gazé ?"
  Il était clair, à la façon dont il se passait la langue sur les lèvres, qu'il attendait une bonne histoire, pleine de jus.
  "Dis-moi, Ulric, sais-tu ce que c'est que d'être amoureux ?"




Sexus - Henry Miller ( 1949 ) pp 41-42 Éditions Le Livre de Poche.

lundi 3 décembre 2018

Henry Miller - Entretien avec Fernand Seguin

Les quatre premières minutes d'un entretien d'Henry Miller avec Fernand Seguin en 1969. L'émission s'appelle Le sel de la semaine, elle était diffusée sur Radio-Canada. Il s'agit dans sa totalité d'un entretien d'une heure.

Dans une lettre à sa femme Hoki, datée du 6 Juin 1969, Miller écrit qu'il quittera sa maison en Californie le 24 ou le 25 du mois et se rendra à Montréal, puis à Londres et sera enfin à Paris le 1er Juillet pour le tournage d'une adaptation du Tropique du Cancer.

Fernand Seguin était un biochimiste, qui dans cette série d'émissions recevait des personnalités de différents domaines. On peut trouver des vidéos avec Jack Kerouac, Michel Simon ou Léo Ferré.



mardi 20 novembre 2018

Les livres de ma vie - Henry Miller


  Il m'est arrivé en lisant Cendrars - et je ne suis pas coutumier du fait - de reposer le livre pour pouvoir me tordre les mains de joie ou de tristesse, d'angoisse ou de désespoir. Cendrars s'est maintes fois dressé sur mon chemin, aussi implacable qu'un tueur qui vous presse le canon de son revolver contre l'épine dorsale. Certes, il m'arrive souvent d'être emporté par l'enthousiasme en lisant une œuvre.  Mais je veux parler ici de quelque chose d'autre que l'exaltation. Je parle d'une sensation au sein de laquelle toutes nos émotions viennent se fondre et se mêler. Je veux dire les coups qui vous laissent k-o. Cendrars m'a mis k-o. Non pas une fois, mais souvent. Et pourtant, je sais encaisser ! Oui, mon cher Cendrars, non seulement vous m'avez arrêté, mais vous avez arrêté la pendule. Il m'a fallu des jours, des semaines, parfois des mois, pour me remettre de ces assauts avec vous. Des années plus tard, je peux encore toucher de la main le point où le coup a frappé et sentir la cuisson de la vieille blessure. Vous m'avez meurtri et couvert de bleus ; vous m'avez laissé marqué de cicatrices, ahuri, assommé. Ce qu'il y a de curieux, c'est que mieux je vous connais - par vos livres - plus je deviens sensible. On dirait que vous avez tracé sur moi le signe magique.


Les livres de ma vie ( Henry Miller ) ( 1952 ) pp 79-80 ( L'imaginaire Gallimard )

lundi 4 septembre 2017

Tropique du cancer - Extrait


"J'aime tout ce qui coule", dit le grand Milton aveugle de notre temps. Je pensais à lui ce matin quand je me suis éveillé avec un grand cri sanglant de joie : je pensais à ses fleuves et à ses arbres et à tout ce monde de la nuit qu'il est en train d'explorer. Oui, me disais-je, moi aussi j'aime tout ce qui coule : les fleuves, les égouts, la lave, le sperme, le sang, la bile, les mots, les phrases. J'aime le liquide amniotique quand la poche des eaux se crève, j'aime le rein avec ses calculs douloureux, sa gravelle et je ne sais quoi; j'aime l'urine qui jaillit brûlante, et j'aime la blennorragie qui s'écoule indéfiniment; j'aime les mots des hystériques et les phrases qui coulent comme la dysenterie et reflètent toutes les images des maladies de l'âme; j'aime les grands fleuves comme l'Amazone et l'Orinoco, où des hommes timbrés comme Moravagine vont flottant à travers rêve et légende sur un canot et se noient aux bouches aveugles du fleuve. J'aime tout ce qui coule, même le flux menstruel qui emporte les œufs non fécondés. J'aime les écritures qui coulent, qu'elles soient hiératiques, ésotériques, perverses, polymorphes ou unilatérales. J'aime tout ce qui coule, tout ce qui porte en soi le temps et le devenir, tout ce qui nous ramène au commencement où ne se trouve point de fin : la violence des prophètes, l'obscénité qui est extase, la sagesse des fanatiques, le prêtre avec sa litanie gommeuse, les mots ignobles de la putain, la salive qui s'écoule dans le ruisseau de la rue, le lait du sein et le miel amer qui coule de la matrice, tout ce qui est fluide, tout ce qui se fond, tout ce qui est dissous et dissolvant, tout le pus et la saleté qui en coulant se purifient, tout ce qui perd le sens de son origine, tout ce qui parcourt le grand circuit vers la mort et la dissolution. Le grand désir incestueux est de continuer à couler, ne faire qu'un avec le temps, et fondre ensemble la grande image de l'au-delà avec "ici et maintenant". Désir infatué, désir de suicide, constipé par les mots et paralysé par la pensée.

Tropique du cancer  ( Henry Miller ) ( 1934 ) pp 357-358 ( Folio )

Album de la semaine #52

Rain dogs - Tom Waits - 1985 Extrait : Downtown train Voilà, c'est le dernier post de ce blog. Merci à tous les visiteurs, merci pour to...