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samedi 25 février 2023

La dissipation - Nicolas Richard



L'ancienne petite amie se doutait de quelque chose


Il lui arrivait de disparaître de la circulation - pendant des jours, des semaines il s'absentait de son bungalow sur le Strand. Il ne donnait pas d'explications, pas de nouvelles. On n'y voyait rien de spécialement anormal.
   P entrait dans votre vie et un beau jour en ressortait, et on ne savait pas s'il allait réapparaître. On n'aurait peut-être plus jamais de ses nouvelles, ou alors il vous passerait un coup de fil de deux heures. Je me souviens d'avoir téléphoné à une copine et de lui avoir dit : Je crois qu'il y a un truc qui cloche chez lui. Après toutes les blagues que j'avais faites à son sujet, je l'appelais "Agent P", "mon colonel", tout ça ... J'ai relevé des détails qui ont commencé à me mettre la puce à l'oreille. J'ai creusé un peu, une fois ou deux j'ai cru le coincer pour de bon, mais je finissais toujours par lui trouver de bonnes excuses. Après, je m'en voulais de l'avoir soupçonné, je me persuadais qu'il était juste parti quelques temps faire des recherches pour un roman. Ça l'amusait qu'on tombe dans le panneau. C'est la période où il transformait notre bande de la plage en zone de l'Allemagne en guerre. Il prenait un accent caricatural pour tourner en ridicule, avec une infinité de variantes, la formule de Morris Dickstein, "la notion à la fois réjouissante et menaçante que les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être, que la réalité est mystérieusement sur-organisée et peut être décodée, qu'il suffit pour cela d'être attentif aux centaines de petits indices et éléments annexes qui nous font signe".

La dissipation - Nicolas Richard - 2017 - Éditions Inculte
p 99

lundi 9 mai 2022

Cette brume insensée - Enrique Vila-Matas


 

J'ai lu Cette brume insensée parce que j'ai appris quelque part que dans son roman Enrique Vila-Matas y évoquait Thomas Pynchon et sa qualité de célèbre écrivain fantôme. Je dois avouer que tout ce qui touche à Pynchon de prêt ou de loin, que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons d'ailleurs, m'attire et ce depuis que je suis tombé sur son premier roman, V, il y a peut-être vingt ans. Mais je ne partais pas à l'aveuglette non plus chez Vila-Matas, car la finesse de l'humour et le décalage de Paris ne finit jamais m'avait plu.

Simon n'a pas vu Rainer, son jeune frère depuis vingt ans. Celui-ci a quitté leur Catalogne natale pour s'exiler à New York, où il y est devenu de façon fulgurante un écrivain reconnu, bien qu'à l'instar de Pynchon ou Salinger, il fuit comme la peste toute médiatisation. 
Alors qu'il semblait n'avoir aucun avenir dans la littérature quand il était en Catalogne, Rainer devient immédiatement à New York un auteur de tout premier plan - sous le nom de Grand Bros - grâce à cinq courts romans. L'une des innovations les plus remarquables de ces romans sont leurs nombreux passages intertextuels. Simon, qui se trouve être son fournisseur de citations littéraires pense qu'il y est pour quelque chose, et par conséquent que son frère lui doit une grande partie de son succès. 
Alors que leurs relations se sont limitées à quelques emails laconiques depuis toutes ces années, Rainer annonce à Simon sa venue en Espagne. Pourquoi ? Pour se rendre sur la tombe de leur père récemment disparu ? Pour régler quelques comptes avec son frère ? Pour un solde de tous comptes ? Voilà ce qui cristallise les pensées de Simon tandis que le chemin qu'il prend le mène un peu malgré lui vers ce rendez-vous attendu mais plus encore redouté. 

Thomas Pynchon existe-t-il ? N'est-ce pas plutôt un groupe d'écrivains dont la somme des collaborations donnerait les longs romans auxquels il nous a habitués ? Rainer existe-t-il ? Fait-il partie de ce groupe ? A-t-il écrit entièrement Vice caché ? Est-ce pour cela que ce roman est le moins pynchonien des livres de Pynchon ?
Voilà une petite partie du jeu auquel se livre et nous livre Vila-Matas dans Cette brume insensée qui se révèle c'est vrai par moments un peu dur à lire. Mais au final, j'ai trouvé ça jouissif. Et que c'était une belle ode en creux à la littérature. 


Cette brume insensée - Enrique Vila-Matas ( 2019 ) Editions Actes Sud.

lundi 7 février 2022

Inherent vice - Paul Thomas Anderson

 



Inherent vice de Paul Thomas Anderson, dont j'avais seulement vu There were be blood, est un bon film, bien réalisé et bien joué par une kyrielle d'acteurs de renom, Joaquin Phoenix en tête, Josh Brolin, méconnaissable, Katherine Waterston, Owen Wilson, le toujours fascinant Benicio Del Toro dans un petit rôle, Reese Witherspoon, etc. Le film est donc l'adaptation de Vice caché, le seul roman de Thomas Pynchon qu'il semble possible de transposer à l'écran, les autres étant ou trop longs, ou trop touffus, ou trop baroques, ou le plus souvent et le plus simplement les trois à la fois.
Doc Sportello, détective privé, veut retrouver son ex-petite amie Shasta Fay Hepworth et son nouveau compagnon Mickey Wolfman le milliardaire qui ont tous les deux disparus, tout comme ont disparues certaines illusions de Doc sur l'amour, celui qu'il ressent toujours pour Shasta, celui qu'il porte à son petit bout de pays, la plage hippie de Gordita Beach dans le Los Angeles de 1970.

Un bon film donc mais pour moi, ce fut une grande déception. Je venais en effet de relire le roman de Pynchon et le film de Paul Thomas Anderson il faut bien le dire en est plus une mise en images qu'une adaptation, une mise en corps et si l'auteur n'est pas crédité en tant que dialoguiste, il le devrait car je ne crois pas avoir entendu une parole qui ne soit déjà noir sur blanc dans le livre.
Le réalisateur semble ne pas avoir pu ou pas voulu, consciemment ou inconsciemment, trahir Pynchon. C'est dommage. Peut-être à le revoir dans quelques années, en en ayant oublié beaucoup, y trouverais-je plus de plaisir, mais j'en doute.

Mention spéciale à la très bonne bande originale : de belles musiques de Jonny Greenwood entrecoupées de chansons bienvenues où l'on distingue Vitamin C de Can et deux Neil Young, Harvest et le méconnu Journey through the past.


Inherent vice - Paul Thomas Anderson ( 2014 )

vendredi 21 janvier 2022

Vice caché - Thomas Pynchon

 


Vice caché est l'avant-dernier roman de Thomas Pynchon et c'est aussi son plus accessible pour qui voudrait se plonger et se perdre dans l'œuvre de l'écrivain américain. Il faut dire qu'à l'exception de quelques réminiscences, le chemin des investigations de Doc Sportello est assez linéaire. C'est la visite de son ex-copine Shasta Fay - que ne ferait-il pas pour elle ? - qui met en route notre détective privé. Mickey Wolfmann, promoteur milliardaire de son état et nouveau compagnon de Shasta a disparu. En lui révélant une embrouille à "La Dame de Shanghaï", elle demande l'aide de Doc et voilà celui-ci embarqué un peu malgré lui dans une histoire plus hallucinante que l'effet des joints qu'il fume à longueur de temps. Un chemin pavé de motards tendance nazie, de musiciens rock qui pourraient bien être des zombies, de filles qui n'ont pas froid aux yeux, de coups de bâton derrière la tête, au sens propre comme au figuré et de rencontres régulières avec Big Foot, policier et ennemi juré de Doc.

Bienvenue à Los Angeles en 1970, précisément à Gordita Beach, la plage où habite Sportello, entouré de surfeurs et bien sûr de hippies, dont c'est la fin de l'heure de gloire. Parce que même si nous sommes dans une parodie de roman policier avec un détective qui a quelque lien de parenté avec le Dude de The Big Lebowski, il y a sous-jacente une inquiétude sur ces années 70 à venir, où tout ne sera plus cool - même si beaucoup de personnages utilisent encore ce mot-là en ponctuation. Pas mal de choses ont laminé le voile de l'illusion des années 60, "cette petite parenthèse de lumière ", comme le dit Pynchon : la guerre du Vietnam dans laquelle les États-Unis se sont englués, les émeutes raciales de Watts, les agissements de Charles Manson et de sa bande qui iront jusqu'au meurtre de Sharon Tate. Et puis, il y a le LSD bien sûr, cette drogue qui est tellement cool et tellement pas cool ...

 Elle arriva par l'allée et monta les marches de derrière comme elle l'avait toujours fait. Doc ne l'avait pas vue depuis plus d'un an. Personne ne l'avait revue. A l'époque c'était toujours sandales, monokini à motifs fleuris, tee-shirt délavé de Country Joe & the Fish. Ce soir elle était complètement à la mode du plat pays, il ne se rappelait pas lui avoir déjà vu les cheveux si courts, elle ressemblait exactement à ce à quoi elle avait juré de ne jamais ressembler. 
 "C'est toi, Shasta ?"
 "Il croit halluciner."
 "Juste le nouvel emballage, j'imagine."
 Ils se tenaient dans la lumière du réverbère qui pénétrait par la fenêtre de la cuisine, à laquelle il n'avait jamais vraiment vu l'intérêt d'accrocher des rideaux, et ils écoutaient le grondement sourd du ressac qui venait du bas de la pente. Certaines nuits, par bon vent, on entendait le ressac dans toute la ville.
 "J'ai b'soin de ton aide, Doc."


Vice caché - Thomas Pynchon ( 2009 ) Editions Points.

mardi 16 novembre 2021

Stone junction - Jim Dodge

 



Comme Thomas Pynchon le dit dans sa préface, Stone junction est "une fête ininterrompue en l'honneur de tout ce qui compte." Une fête oui, et longue, mais à laquelle je ne me suis pas ennuyé la moindre seconde. 
Jusqu'à la fin de la première partie, annonciatrice de la mort de celle-ci, nous suivons Daniel gamin puis adolescent avec sa mère. Et c'est un petit bonheur de relation, Annalee Pearce traitant son fils non comme un enfant mais comme un être doué d'intelligence, qu'il possède, et il est malin, et il est intuitif pour son jeune âge. Mais à frayer avec certaines personnes, même bien intentionnées, même par amour, on provoque le danger et le danger répond souvent aux provocations. 
Dès le début de la deuxième partie, si elle n'avait pas déjà commencée, s'il n'était pas conditionné pour elle dès sa naissance, Daniel entame la quête du Diamant que veut récupérer Volta. Volta, c'est le grand manitou de l'AMO, acronyme d'Alliance de Magiciens et d'Outlaws dont quelques sympathiques membres et sympathisants vont faire l'éducation de Daniel dans des arts divers et variés. Wild Bill, Bad Bobby Sloane, Jean Bluer, etc et pour finir le grand Volta lui-même lui enseigneront le poker, la drogue, le déguisement, l'ouverture des coffres-forts, la magie ... comment devenir invisible ...
Le Diamant est avant tout le Graal de Volta, l'obsession première de Daniel c'est de connaître la vérité sur la mort de sa mère mais c'est lui, Daniel qui devra mener ces deux quêtes de front et elles le mèneront elles à un seuil, car qu'est-ce que ce fameux Diamant gros comme une boule de bowling, si ce n'est ce que beaucoup cherchent eux aussi ...
Daniel et les principaux personnages de ce roman culte, son mentor Volta et ses précepteurs hauts en couleurs successifs sont attachants et le suspense est maintenu jusqu'aux dernières pages. Voilà une aventure hors du commun : un vrai plaisir de lecture, une belle découverte. 


Stone junction ( Jim Dodge ) ( 1990 ) Editions Le Cherche Midi, Collection Lot 49.



mardi 3 décembre 2019

Fonds perdus - Thomas Pynchon



Reg Despard débarque à son agence d'enquêtes spéciale fraudes pour lui faire part de ses doutes sur la société d'un certain Gabriel Ice et voilà Maxine Tarnow-Loeffler plongée dans les méandres d'une intrigue à travers la société new-yorkaise, sur la piste de preuves des malversations dudit Ice.
Et comme nous sommes bien dans un roman de Pynchon, que c'est sa dernière cosmogonie en date, nous allons croiser une multitude de personnages. Alors, qu'avons-nous entre autres cette fois-ci ? Une lanceuse d'alerte acharnée, des mafieux russes atypiques, des geeks de tous poils, quasiment un derrière chaque porte, des vidéastes amateurs, des espions professionnels, à moins que ce ne soit l'inverse ; une sœur et un beau-frère, ex-kibboutzim de fraîche date, une meilleure amie énervante, un amant-mercenaire au passé très douteux mais au physique qui ne l'est pas, un Loeffler, celui de son nom, se trouvant être son ex-mari, qui pourtant ne pourrait pas être plus présent. Et puis, bien sûr, ses prunelles, Ziggy et Otis, les garçons.
Maxine devra pour son enquête faire quelques descentes plus ou moins prolongées dans le Web Profond, faire face là-bas à une réalité viciée, où gravitent des avatars si bien que ... revenue dans la "viande-sphère", elle se demandera si ce papier qui volette sur le trottoir n'est pas dirigé par quelque main posé sur une souris, face à tel panorama du Yupper East Side, comme le surnomme Pynchon, s'il n'y aurait pas dans le coin à droite quelque icône pour en sortir d'un clic.

Ceux qui n'aiment pas Pynchon - l'écrivain de la paranoïa ( "Pour moi, non, la paranoïa est l'ail dans la cuisine de la vie, pas vrai, il n'y en a jamais trop", fait-il dire à Maxine), invisible ( une seule photo authentifiée de lui qui date de ses années de lycée ) est en effet clivant, avec ses fans inconditionnels, dont je pourrais faire partie parce que ce Monsieur a écrit V. - n'aimeront sûrement pas celui-là.  Il est comme tous les autres touffu, crypté, labyrinthique, souvent obscur, peuplé de personnages barrés, loufoques ... Mais deux choses pourraient quand même les convaincre. Pynchon pare Maxine du fameux humour juif new-yorkais et ça fait souvent des étincelles. Et puis surtout, ah mais c'est vrai, je ne vous l'ai pas dit, on est en 2001 et après le 11 Septembre et l'attentat sur les tours, tout change. Pas vraiment et pas longtemps dans la vie de New York. Mais dans le ton de Pynchon, rarement aussi grave dans une de ses fictions. Et on sait que pour lui, fiction ne sera jamais un vain mot. Peut-être est-ce là comme un chant d'amour en creux pour sa ville ...


Fonds perdus ( Thomas Pynchon ) ( 2013 ) Éditions Points.


mercredi 18 octobre 2017

"Seer" - Johan Asherton

Johan Asherton a écrit une biographie d'une de ses idoles, Marc Bolan. En feuilletant le livre après ma lecture, je me suis étonné de ne pas voir de nom de traducteur. Le livre que je venais de lire était écrit dans une langue élaborée pourtant. Qui était donc ce Johan Asherton que je venais aussi de découvrir musicalement ? C'était avant Internet pour moi. Aujourd'hui, c'est plus facile bien sûr pour avoir des informations.
C'est grâce à un Télérama que j'ai ouvert à la critique de son album Trystero's empire, que j'ai connu Johan Asherton. Lorsque j'ai lu ce titre, j'ai pensé à Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon auquel il fait référence. Et cela m'a poussé à parcourir le billet. Et ça aurait pu s'arrêter là. Mais non - j'ai peut-être même acheté le magazine pour la relire plus calmement. Dans celle-ci, on parlait de Marc Bolan, de Syd Barrett et de Nick Drake. Comment aurait-il pu y avoir meilleurs auspices ?

En fait, Johan Asherton est français et ne chante qu'en anglais.

Voici donc Seer en "vidéo". Je mets des guillemets parce que ce n'est qu'une photo pour illustrer l'écoute de la chanson. Mais en fin de compte, c'est assez conforme à mes premiers pas avec la musique d'Asherton. Écoutant la première chanson de Trystero's empire, feuilletant le livret du cd.


Seer

Johan Asherton : vocals and acoustic guitar
Gweltas Simon : tampura
Jean-Jacques Barbette : tibetan bowl, tam-tam
Oswaldo G. Nieto : sounds


I can see
What you cannot see
It's easy, it's free
And it hurts
Most of the time

And it's more
Than a simple door
Or a moving floor
Like Beauty
A voice, sublime

In the grey
Of a defunct day
Things will call their way
In a house
That's lost in time

And you'll see
What I cannot see
And you'll hear with fear
Like Beauty
A voice, sublime

Album de la semaine #52

Rain dogs - Tom Waits - 1985 Extrait : Downtown train Voilà, c'est le dernier post de ce blog. Merci à tous les visiteurs, merci pour to...