vendredi 21 septembre 2018

Bourlinguer - Blaise Cendrars


Dans cet immense jardin, touffu comme un parc et tout planté d'arbres des différentes essences du pays et que prolongeait en bordure du funiculaire un verger rempli de toutes les variétés des arbres à fruit, dont les étages en talus étaient marqués par des rangées de figuiers centenaires et les terrassements servaient de maçonnerie à des canaux, des rigoles, des petites écluses, des fontaines aboutissant, tout au bas de la propriété, à un grand bassin rectangulaire avec, aux quatre coins, des néfliers tordus, sis au milieu d'un quinconce ombragé de mûriers blancs dont les baies étaient douces comme fraises écrasées, ce qui faisait que nous nous y attardions gourmands, Elena et moi, assourdis par les grenouilles, et d'où partait un mauvais chemin tout encombré de grosses pierres rondes qui menait à un fonds perdu, à une maisonnette enfouie sous le jasmin et l'héliotrope qui retombaient du toit, s'agrippant aux volets toujours clos, derrière lesquels brûlait une lampe en plein jour, s'entendait la musique d'un piano furibond, passait de temps en temps une ombre entre les lamelles disjointes, une camisole blanche, un madras, zia Régula, une folle, qui vivait là, enfermée, et que personne ne visitait jamais et qu'Elena et moi, qui étions inséparables, allions surveiller de loin en loin avec le secret espoir de la surprendre, un jour qu'elle sortirait de son alcôve pour se mettre à sa fenêtre et fumer le cigare, un long toscan, ou qu'elle ferait taire son piano pour faire quelques pas dehors comme Benjamin, le vieux jardinier, nous avait dit que cela arrivait parfois, et nous nous tenions en embuscade dans ce coin le plus abandonné de la propriété, un véritable maquis, à contrebas, à l'extrême droite, faisant corne, Benjamin y cultivant un carré en potager, séparé du fouillis des mauvaises herbes par une barrière vétuste et branlante dont nous arrachions les lattes pour nous faire sabres et poignards de bois et pouvoir tailler en pièces les chardons, les orties, les longues herbes gommeuses et collantes dont nous avions du mal à nous dépêtrer quand nous nous cachions là-dedans.

Bourlinguer ( Blaise Cendrars ) ( 1948 ) pp. 141-142 ( Folio )

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