Dans Fonds perdus, Thomas Pynchon fait de deux mafieux russes des fans de ce court métrage d'animation. Ils sont émus aux larmes en y repensant. Sacré Pynchon !
Le hérisson dans le brouillard ( Yozhik v tumane ) - Youri Norstein ( 1975 )
Bon réveillon du nouvel an à tous ! A l'année prochaine !
Si ce n'est pas déjà fait, lisez le Dieu des petits riens. Je ne devrais dire que ça, tant ce livre est un chef d'œuvre, tant tout ce que je pourrais écrire serait terne et ne saurais capter qu'une infime partie de ce qu'il est.
Les deux jumeaux Esta et Rahel, leur mère Ammu, leur oncle Chacko, leur tante Baby Kochamma, Mammachi, leur grand-mère et Velutha, celui que l'histoire a choisi pour advenir sont inoubliables mais tous les personnages le sont, des principaux jusqu'aux secondaires. Inoubliable aussi ce pays, l'Inde, dans ses deux époques, celle de la fin des années 60, où des gens ne peuvent toujours pas être touchés, où tous les hommes battent leurs femmes derrière les murs de leurs foyers et l'autre, vingt-cinq ans plus tard, ouverte au modernisme, à la télévision. Inoubliable ce monde de l'enfance d'Esta et Rahel, parce qu'inoubliable le style d'Arundhati Roy et ses très nombreuses trouvailles de langage, un monde qui parfois se heurte de plein fouet avec celui des adultes et inoubliable donc cette scène au cinéma où La mélodie du bonheur devient celle du malheur pour un petit garçon ...
J'arrête là. Je ne saurais dire comment et combien ce livre est politique, poétique, drôle, déchirant et sublime souvent.
Si ce n'est pas déjà fait, lisez le Dieu des petits riens.
Le Dieu des petits riens ( Arundhati Roy ) ( 1997 ) Editions Folio.
Il est quand même fort Stevenson. On est happé par ce récit d"aventures qui n'en sont pas vraiment raconté qui plus est par un majordome au langage compassé. Il faut dire aussi que celui-ci sait ménager le suspense et n'hésite pas à faire intervenir les mémoires du Chevalier de Burke, compagnon de route de James Durrie.
Nous sommes en Ecosse. Dans le château de Durrisdeer et de Ballantrae. Les deux fils du vieux Lord qui ont joué à la pièce un départ à la guerre vont, dès cet instant, entrer dans une lutte sans merci pour en premier lieu le titre de Maître de Ballantrae mais aussi pour l'amour d'une femme et, on peut finalement le dire, pour tout tant leurs personnalités sont antagonistes. Il y a James, l'aîné, l'aventurier, le fougueux, le manipulateur et il y a Henry, le terne, le sédentaire, le "gentil".
Cette histoire est le périple de James, désigné Maître de Ballantrae par droit d'aînesse comme il parvient à ceux qui sont restés au château, déformé, avec des manques, avec plusieurs annonces de sa mort, sans que celle-ci soit vraiment envisagée par Henry, par le narrateur Mackellar et donc par le lecteur. Et finalement, nous ne pourrons que partager les espoirs, les doutes et l'avis de Mackellar qui bien que toujours loyal à Henry-l'Abel ne pourra s'empêcher de ressentir de l'admiration pour James-le Caïn, sachant aussi par avance que l'affrontement final ne saurait être évité.
PS : J'ai lu ce livre dans une vieille édition. Rombaldi ( 1946 ). Véritablement un charme supplémentaire.
Je l'ai trouvé dans une boîte à livres. Je ne suis pas sûr que sans ça, j'aurais eu l'idée de le lire. Une chouette idée, ces boites à livres.
Le maître de Ballantrae ( Robert Louis Stevenson ) ( 1888 ) Edition Rombaldi.
Reg Despard débarque à son agence d'enquêtes spéciale fraudes pour lui faire part de ses doutes sur la société d'un certain Gabriel Ice et voilà Maxine Tarnow-Loeffler plongée dans les méandres d'une intrigue à travers la société new-yorkaise, sur la piste de preuves des malversations dudit Ice.
Et comme nous sommes bien dans un roman de Pynchon, que c'est sa dernière cosmogonie en date, nous allons croiser une multitude de personnages. Alors, qu'avons-nous entre autres cette fois-ci ? Une lanceuse d'alerte acharnée, des mafieux russes atypiques, des geeks de tous poils, quasiment un derrière chaque porte, des vidéastes amateurs, des espions professionnels, à moins que ce ne soit l'inverse ; une sœur et un beau-frère, ex-kibboutzim de fraîche date, une meilleure amie énervante, un amant-mercenaire au passé très douteux mais au physique qui ne l'est pas, un Loeffler, celui de son nom, se trouvant être son ex-mari, qui pourtant ne pourrait pas être plus présent. Et puis, bien sûr, ses prunelles, Ziggy et Otis, les garçons.
Maxine devra pour son enquête faire quelques descentes plus ou moins prolongées dans le Web Profond, faire face là-bas à une réalité viciée, où gravitent des avatars si bien que ... revenue dans la "viande-sphère", elle se demandera si ce papier qui volette sur le trottoir n'est pas dirigé par quelque main posé sur une souris, face à tel panorama du Yupper East Side, comme le surnomme Pynchon, s'il n'y aurait pas dans le coin à droite quelque icône pour en sortir d'un clic.
Ceux qui n'aiment pas Pynchon - l'écrivain de la paranoïa ( "Pour moi, non, la paranoïa est l'ail dans la cuisine de la vie, pas vrai, il n'y en a jamais trop", fait-il dire à Maxine), invisible ( une seule photo authentifiée de lui qui date de ses années de lycée ) est en effet clivant, avec ses fans inconditionnels, dont je pourrais faire partie parce que ce Monsieur a écrit V. - n'aimeront sûrement pas celui-là. Il est comme tous les autres touffu, crypté, labyrinthique, souvent obscur, peuplé de personnages barrés, loufoques ... Mais deux choses pourraient quand même les convaincre. Pynchon pare Maxine du fameux humour juif new-yorkais et ça fait souvent des étincelles. Et puis surtout, ah mais c'est vrai, je ne vous l'ai pas dit, on est en 2001 et après le 11 Septembre et l'attentat sur les tours, tout change. Pas vraiment et pas longtemps dans la vie de New York. Mais dans le ton de Pynchon, rarement aussi grave dans une de ses fictions. Et on sait que pour lui, fiction ne sera jamais un vain mot. Peut-être est-ce là comme un chant d'amour en creux pour sa ville ...
A Thanksgiving prayer
To John Dillinger and hope he is still alive
Thanksgiving Day, November 28, 1986
Thanks for the wild turkey and the passenger pigeons destined to be shit out through wholesome American guts
Thanks for a continent to despoil and prison
Thanks for Indians to provide a modicum of challenge and danger
Thanks for vast herds of bison to kill and skin leaving the carcasses to rot
Thanks for bounties on wolves and coyotes
Thanks for the American dream to vulgarize and falsify until the bare lies shine through
Thanks for the KKK
For nigger-killin' lawmen, feelin' their notches
For decent church-goin' women with their mean, pinched, bitter, evil faces
Thanks for "Kill a queer for Christ" stickers
Thanks for laboratory AIDS
Thanks for Prohibition and the war against drugs
Thanks for a country where nobody's allowed to mind his own business
Thanks for a nation of finks
Yes, thanks for all the memories ... all right let's see your arms !
You always were a headache and you always were a bore
Thanks for the last and greatest betrayal of the last and greatest of human dreams
Une prière de Thanksgiving
A John Dillinger en espérant qu'il est toujours en vie
Thanksgiving, 28 Novembre 1986
Merci pour les dindes sauvages et les pigeons migrateurs destinés à être chiés par de saines tripes d'Américains
Merci pour un continent à dépouiller et à empoisonner
Merci pour les Indiens qui ont fourni un soupçon de défi et de danger
Merci pour les vastes troupeaux de bisons à massacrer et à dépecer en laissant pourrir les carcasses
Merci pour les primes sur les loups et les coyotes
Merci pour le Rêve Américain à dévoyer et à falsifier jusqu'à ce que les mensonges règnent en majesté
Merci pour le Ku Klux Klan
Les policiers tueurs de négres, caressant les encoches de leurs armes
Et les bigotes avec leurs visages mesquins, pincés, amers et mauvais
Merci pour les autocollants "Tuez une pédale au nom du Christ"
Merci pour le Sida de laboratoire
Merci pour la Prohibition et la guerre contre la drogue
Merci pour un pays où personne n'a le droit de s'occuper de ses propres affaires
Merci pour une nation d'indics
Oui, merci pour tous les souvenirs ... dis donc fait voir tes bras !
T'as toujours été un mal de tête et t'as toujours été un emmerdeur
Merci pour la dernière et plus grande trahison des derniers et plus grands rêves de l'humanité
Just kids est une autobiographie. La vie de Patti Smith jusqu'à 1975, c'est à dire la parution de Horses, son premier album, en prenant pour prisme sa relation d'abord amoureuse, puis amicale mais avant tout artistique avec le photographe Robert Mapplethorpe. Ce livre est la promesse faite juste avant la mort de celui-ci de "raconter leur histoire".
Je ne connaissais Mapplethorpe que de nom. En savais-je beaucoup plus sur Patti Smith ? Sa musique oui, bien sûr, que j'ai souvent écouté, un soupçon de sa poésie post-beat, son amour immodéré pour Rimbaud et finalement quoi d'autre ? J'ai découvert quelqu'un de clean malgré son look bohème, ce qui ne cessait de surprendre les gens à l'époque, mais surtout quelqu'un de très cultivé, férue de poésie, américaine, française ... mais aussi de peinture, de photographie ou de cinéma, notamment celui de la Nouvelle Vague. Et de bien d'autres choses encore, tant sa curiosité est grande.
Robert, d'abord dessinateur, peintre, artiste plastique, lorsqu'il s'essaie à la photographie, en fait aussitôt son principal mode d'expression. Ce sera un moyen de montrer l'homosexualité, souvent sans fard ; il vient de découvrir la sienne quelques temps auparavant.
Dessinatrice, Patti l'est aussi mais elle cherche une autre voie - une autre voix - qui lui permette de s'exprimer mieux. Elle compose de la poésie bien sûr depuis longtemps mais ce sont deux révélations : un concert des Doors et une chanson des Byrds, So you want to be a rock'n'roll star qui lui font entrevoir son avenir. Et comme dira Robert, devenir célèbre avant lui.
Just kids m'a transporté autant que Chroniques de Bob Dylan. Si je ne crois pas que Dylan écrivait un journal intime, il avait plus sûrement une grande mémoire, c'est le sien qui a servi de base à Patti Smith. Et elle réussit quelque chose d'une grande clairvoyance et d'une réjouissante honnêteté sur son début de carrière et le livre qu'elle avait promis à Mapplethorpe, celui qui fut "l'artiste de sa vie".
Just kids ( Patti Smith ) ( 2010 ) Editions Folio.
Tristessa est peut-être un court roman, peut-être une nouvelle mais plus sûrement un long blues - qui pourrait faire partie des Mexico City blues parce que c'est là qu'il se déroule. Un blues de Kerouac, en deux mouvements, composé comme à son habitude de son écriture de l'instant.
Dès les premières lignes, on est plongé dans le monde de Tristessa, une pièce surchargée, surpeuplée, jeunes, vieux, animaux, crucifix, une pièce sale, malade, droguée. Avec au milieu de tout ça, un Kerouac qui lui ne l'est pas, drogué, mais passablement borracho. Et plombé par cet amour dont il ne sait pas quoi faire pour cette prostituée, cette beauté métisse de Tristessa. Doit-il la quitter, doit-il l'épouser ? Peut-il la sortir de cet enfer dans lequel elle s'enfonce ...
L'ellipse - et l'éclipse de Jack - de quelques mois entre les deux parties lui fait retrouver une Tristessa encore plus mal en point. Il ne l'a pas sauvé, ne l'a pas épousé et maintenant c'est trop tard. Tout est trop tard. Il ne peut que l'accompagner sur le chemin qu'elle n'a peut-être pas tout à fait choisi, jusqu'à ...
Mais non, il vaut mieux faire comme Jack. Si on s'arrête là, Tristessa ne meurt pas, elle reste cette belle fille métisse qu'il aime et pas le sac d'os qu'elle est presque déjà devenu ...
Un ange a dû passé, probablement un vagabond, et l'envie m'a pris de relire Kerouac, de suivre à nouveau au pas de charge sa prose enflammée, ses humeurs, ses associations d'idées souvent démentes comme ... un solo de sax ? Now's the time tiens.
Tristessa ( Jack Kerouac ) ( 1960 ) Editions Folio
Une vidéo pour "fêter" la sortie le 15 Novembre du nouvel album de Joe Henry, The gospel according to water.
La chanson Odetta de son album Reverie enregistrée à l'émission japonaise On the shelf avec Lisa Hannigan, John Smith et Ross Turner.
J'ai essayé de traduire les paroles mais j'ai abandonné, il y a trop de choses qui m'échappent. Joe Henry a dit que sa chanson ne parlait pas de la chanteuse de folk et de blues mais avec un tel prénom, difficile de ne pas y penser.
En bonus, un extrait du nouvel album de Rhiannon Giddens avec Francesco Turrisi et produit par Mister Joe que je viens de découvrir. I'm on my way qu'ils ont composé ensemble.
Les cahiers secrets se présentent comme la partie du Journal d'Anaïs Nin qui a trait à sa relation avec le couple Miller, Henry et June, durant l'année 1932.
En Décembre 1931, "J'ai rencontré Henry Miller", cette simple phrase détachée du reste du texte montre qu'Anaïs Nin sait par avance qu'il s'agit d'une rencontre importante. Mais avant Henry et on le dit peu, elle va d'abord tomber amoureuse de June, sa femme.
June repartie tout de suite aux États-Unis, le rapprochement avec Henry devient évident. Un rapprochement de deux écrivains tout d'abord puis très vite celui de deux êtres passionnés. Henry Miller, cet homme vigoureux, impulsif, "toujours vif et joyeux" selon sa devise change Anaïs de la timidité et de l'impuissance de son mari Hugo.
Il s'agit d'une version hybride du Journal. Ni la version intégrale, ni la version expurgée parue en premier lieu mais plutôt une compilation Miller.
A la lecture d'un journal intime, la vérité d'un jour ne sera pas celle du lendemain et ici, comme il n'y a aucune mention des jours mais uniquement celle des mois, c'est la vérité d'un paragraphe qui ne sera pas celle du suivant.
Il faut dire qu'Anaïs se pose beaucoup de questions parce qu'elle doit jongler entre quatre hommes cette année-là : son mari Hugo bien sûr, Miller donc, mais aussi son cousin Eduardo et son psychiatre René Allendy, qui tous sont amoureux d'elle et qui tous vont l'aimer physiquement.
Sans parler de l'absente June, dont le retour surprise à Paris en Octobre 1932 trouble au plus haut point Anaïs et Henry.
Mais la fin du livre n'est bien entendu pas la fin du Journal ni même celle de sa relation avec les Miller, qui se poursuivra pendant une bonne partie des années 30.
"Ainsi, Henry vient cet après-midi et demain je sors avec June."