samedi 4 avril 2020

Sexus - Henry Miller

  Ulric fit de son mieux pour comprendre ce qui m'était arrivé, mais il n'avait alors en lui rien qui lui permît de déceler ma destinée à venir. Jamais, je n'oublierai la façon dont il m'accueillit quand je vins lui parler de Mara. C'était le lendemain du jour où j'étais allé avec elle à la plage. Je m'étais rendu au bureau comme d'habitude, le matin ; mais quand vint midi, j'étais en proie à une telle fièvre d'inspiration que je pris le tram pour la campagne. Les idées se bousculaient dans ma tête. J'avais peine à les noter tant elles se pressaient en foule. Je finis par en arriver au point où l'on perd tout espoir de se souvenir de cette cohue d'idées lumineuses et où l'on s'abandonne tout simplement au luxe d'écrire un livre dans sa tête. On sait que jamais plus on ne pourra retrouver ces idées, pas une seule ligne de ces phrases tumultueuses, lustrées, éblouissantes qui passent à travers le tamis de l'esprit comme la sciure se répand mollement par un trou. On traîne toujours à la remorque, en ces occasions, le meilleur, le plus fidèle des compagnons, le brave soi quotidien, modeste, toujours battu, bûcheur, celui qui porte nom et dont l'identité figure sur les registres de l'état civil, où on est sûr de le retrouver en cas d'accident ou de mort. Mais le véritable soi, celui qui a pris en main les rênes, on dirait presque un étranger. Lui, est plein à craquer d'idées ; lui, écrit dans l'espace ; lui, pour peu qu'on se laisse un peu trop fasciner par ses exploits, finira par exproprier le vieux soi élimé, par assumer à sa place nom, adresse, femme, passé, avenir. Et le pauvre vieux, bien sûr, ne veut d'abord pas admettre que l'on ait une autre vie, une vie à part où il n'y a rien à voir. Il feint la naïveté, il dit : "On est en grande forme, hein, aujourd'hui ?" et l'on a presque honte de répondre oui.
  "Écoute, Ulric, dis-je, faisant irruption chez lui et l'interrompant dans l'exécution d'un dessin publicitaire pour une marque de soupe en boîte, j'ai quelque chose à te dire, un tel besoin que j'en éclate.
  Vas-y, explose, me dit-il, plongeant délicatement son pinceau à aquarelle dans le grand pot qui était à côté de lui sur le plancher. Tu permets que je continue ce sale boulot, non ? Il faut que j'aie fini avant ce soir."
  Je fis semblant de n'y voir aucun inconvénient, mais son attitude m'avait déconcerté. Je baissai la voix d'un ton afin de ne pas trop le déranger.
  "Tu te souviens de la fille dont je t'avais parlé ... celle que j'ai rencontré au dancing ? Eh bien, je l'ai revue. Nous avons passé la soirée à la plage, hier ...
  Et alors ... ça a gazé ?"
  Il était clair, à la façon dont il se passait la langue sur les lèvres, qu'il attendait une bonne histoire, pleine de jus.
  "Dis-moi, Ulric, sais-tu ce que c'est que d'être amoureux ?"




Sexus - Henry Miller ( 1949 ) pp 41-42 Éditions Le Livre de Poche.

vendredi 3 avril 2020

Jolie Louise - Daniel Lanois

Un autre disque que j'ai eu un temps et que j'aimerais avoir encore : Acadie de Daniel Lanois. Tout comme d'ailleurs son deuxième For the beauty of Wynona. Le génial producteur de Bob Dylan, de U2 et de bien d'autres encore y avait fait d'excellentes chansons sur ces deux albums, dont sur le premier, ce petit bijou : Jolie Louise.
C'est son tube oui que j'ai choisi, je me souviens je le voyais au Top 50, mais j'aurais pu mettre aussi bien son pendant The collection of Marie Claire, ou encore Still learning how to crawl ou l'extraordinaire Fisherman's daughter. En fait, aujourd'hui, sa musique me manque ... j'aimerais pouvoir mettre un de ses deux disques sur ma platine et laisser simplement dériver mes pensées le long de ces ambiances.



jeudi 2 avril 2020

Brand new '64 Dodge - Greg Brown

Quand je pense que j'ai eu en ma possession le disque de Greg Brown avec cette chanson et que je ne l'ai plus. Ce n'était sans doute qu'une copie mais quand même ...
Bon, je dois admettre ne me souvenir que de Brand new '64 Dodge, les autres n'étaient peut-être pas bonnes, je ne sais plus, je dis des bêtises, mais ce dont je suis sûr, c'est qu'elles n'étaient pas aussi bonnes que celle-ci, qui est l'une des meilleures chansons que j'ai entendu dans ma vie, toutes langues et styles confondus. Et puisque j'en suis à dire des bêtises, je lui trouve une petite parenté avec certains textes d'un de mes écrivains favoris, Ernest Hemingway, pour ce qu'elle ne dit pas mais fait seulement ressentir ...




Brand new '64 Dodge 

Money comes out of Dad's billfold
Hankies come out of Mom's purse
The engine hardly makes a sound
Even when you put it in reverse
It's got a push-button transmission
Hardtop convertible, 4-door
It's November of '63
And the brand new Dodge is a '64

And we're rolling slow down Main Street
The asphalt and gravel crunch
Church is finally over
And we're going to have our Sunday lunch
And then I will play football
With my buddies down in the park
Later I'll dream about my girlfriend
As I lie alone in the dark

She's got short red hair and blue eyes
And her swimsuit's also blue
And her little brother is retarded
But Jesus loves him too
And Jesus loves our President
Even though he is a Catholic
There's a lot for a boy to think about
As he walks along the railroad tracks

And my sister won't get carsick
'Cause we're going only half a mile
And the car still has that new car smell
And Dad looks like he might smile
And the world is big and full of Autumn
And I'm hungry as can be
And we're in our brand new '64 Dodge
November of '63


La toute nouvelle Dodge 64

L'argent sort du portefeuille de Papa
Les mouchoirs du sac à main de Maman
Le moteur émet à peine un son
Même quand on est en marche-arrière
Il a une transmission à bouton-poussoir
C'est un cabriolet, quatre portes
On est en Novembre 63
Et c'est la toute nouvelle Dodge 64

Et nous roulons lentement dans la Grand'Rue
L'asphalte et le gravier craquent
L'église est enfin finie
Et nous allons à notre déjeuner dominical
Et puis je jouerai au football
Avec mes potes dans le parc en bas
Plus tard je rêverai de ma copine
Couché seul dans le noir

Elle est rousse les cheveux courts les yeux bleus
Et son maillot de bain est bleu également
Et son petit frère est attardé
Mais Jésus l'aime aussi
Et Jésus aime notre Président
Même s'il est catholique
Il y a beaucoup de choses auxquelles un garçon peut réfléchir
Quand il se promène le long de la voie ferrée

Et ma sœur ne sera pas malade en voiture
Parce que nous n'allons qu'à un demi-mile
Et la voiture a encore cette odeur du neuf
Et on dirait bien que Papa pourrait sourire
Et le monde est grand et gorgé d'automne
Et je suis affamé autant qu'on peut l'être
Et nous sommes dans notre toute nouvelle Dodge 64
Novembre 63

mardi 31 mars 2020

Almost like the blues - Keren Ann

Comme Benjamin Biolay, comme beaucoup d'autres et je trouve que c'est une bonne idée, Keren Ann offre depuis le début du confinement chaque soir sur Instagram des chansons enregistrées de son appartement parisien.
Depuis le début de sa carrière il y a vingt ans, j'aime vraiment cette artiste ; ça m'a donné l'idée de poster une vidéo d'elle. J'ai choisi celle-ci où elle chante - magnifiquement - un morceau de Cohen de Popular problems ( 2014 ). Pour dire aussi comme il y a des pépites sur les derniers albums du maître.
Une de mes chanteuses préférées reprenant un de mes chanteurs préférés ...



mardi 10 mars 2020

Max Von Sydow : Petit hommage photographique


Le septième sceau ( Ingmar Bergman ) ( 1956 )


La source ( Ingmar Bergman ) ( 1959 )


La honte ( Ingmar Bergman ) ( 1968 )


L'exorciste ( William Friedkin ) ( 1973 )


La mort en direct ( Bertrand Tavernier ) ( 1980 )


Dune ( David Lynch ) ( 1984 )

dimanche 26 janvier 2020

Goodnight moon - Shivaree



Juste une envie de revoir Shivaree et Ambrosia Parsley. Goodnight moon, il était vraiment bien ce tube et même si le premier album, dont le titre très long pourrait être un poème de Richard Brautigan, était un peu décevant, ce n'est pas grave, déjà parce que le second disque sera meilleur et puis parce que cette ambiance me plaisait.
Vraiment dommage que le groupe n'est pas duré longtemps et que la carrière solo d'Ambrosia Parsley soit pour le moins discrète. Ambrosia, que faites-vous ? Où êtes-vous ?














dimanche 19 janvier 2020

Le chien des Baskerville - Arthur Conan Doyle



Sherlock et son cher Watson sur la trace du chien des Baskerville. Comme de juste, on apprendra à la fin que le meilleur des limiers a presque tout deviné depuis le début. Élémentaire cher Watson, chers lecteurs.
Voilà donc un classique de la littérature policière merveilleux de mystère, de suspense, brillamment construit.
Y a-t-il une malédiction sur les Baskerville ? Qui menace Sir Henry ? Y a-t-il vraiment un chien monstrueux dans les tréfonds de la lande de Grimpen ? Et si oui, ce peut-il que ce soit lui qui ai fait mourir de peur Sir Charles ? Qui sont Barrymore et sa femme, les serviteurs, pourquoi lui va se poster à une fenêtre avec une lanterne dans le milieu de la nuit et pourquoi elle, a souvent les yeux rougis d'avoir pleuré ? Le Docteur Mortimer, le naturaliste Stapleton sont-ils aussi gentils et charmants qu'ils peuvent en avoir l'air ? Et qu'en est-il de Frankland, le vieil acariâtre ?
Toutes ces questions, nous nous les posons avec Watson, car nous sommes partis enquêter en éclaireurs avec lui et nous voilà aux premières loges. Et il n'y aura aucune honte à avoir si suivant les pas du Docteur, nous finissons bluffés comme lui par les stupéfiantes déductions de son ami, le célèbre détective de Baker Street.


Le chien des Baskerville ( Arthur Conan Doyle ) ( 1902 ) Editions Le Livre de Poche

samedi 18 janvier 2020

The President sang Amazing Grace - Joan Baez



Joan Baez reprend The President sang Amazing Grace dans son superbe dernier album, Whistle down the wind. La chanson a été écrite et interprétée par Zoe Mulford.
Un texte émouvant évoquant un événement particulièrement émouvant lui aussi : Barack Obama aux obsèques du Révérend Clementa Pinckney, pasteur méthodiste assassiné dans son église par un suprématiste blanc en même temps que huit autres personnes à Charleston en 2015.





mardi 7 janvier 2020

Les rues de la nuit - John Dos Passos



Les rues de la nuit, c'est l'histoire de trois jeunes gens à Boston avant la première guerre mondiale. Fanshaw, Wenny et Nancibel sont amis, même si les deux premiers cités eux attendent chacun de leur côté plus de leur relation avec la troisième que de l'amitié. Ces trois se rêvent autres. Fanshaw peste contre son cadre de vie et de par ses études, se rêve en Italie à l'époque de la Renaissance ; Nan se rêve grande musicienne, adulée, enviée, même si elle semble plus attirée par les mondanités que par faire ses gammes ; Wenny l'idéaliste, lui se rêve libre, vagabond, sans attaches. Ils rêvent de grandes choses. Après bon nombre de questionnements, ils auront des manières "d'agir" différentes.
A l'époque, j'aurais dû lire Manhattan transfer. Et je devrais le faire maintenant. C'est le roman le plus connu et reconnu de John Dos Passos mais il y a une éternité, j'ai voulu commencé par Aventures d'un jeune homme et ça ne m'avait pas marqué, à tel point que j'ai attendu la semaine dernière pour relire cet auteur. Et une nouvelle fois, j'ai été déçu.
Décevantes ces trop nombreuses discussions entre les protagonistes qui se révèleront en fin de compte dramatiquement vaines parce que décevants en premier lieu ces trois personnages - comme d'ailleurs je peux me juger moi décevant puisque je me reconnais beaucoup dans Fanshaw l'indécis et Nancibel la casanière. Ils ont tellement de cartes en main. Qu'en font-ils vraiment ?


Les rues de la nuit ( John Dos Passos ) ( 1923 ) Éditions Le Castor Astral.


lundi 30 décembre 2019

Le hérisson dans le brouillard - Youri Norstein

Dans Fonds perdus, Thomas Pynchon fait de deux mafieux russes des fans de ce court métrage d'animation. Ils sont émus aux larmes en y repensant. Sacré Pynchon !


Le hérisson dans le brouillard ( Yozhik v tumane ) - Youri Norstein ( 1975 ) 




Bon réveillon du nouvel an à tous ! A l'année prochaine !

jeudi 26 décembre 2019

Le Dieu des petits riens - Arundhati Roy



Si ce n'est pas déjà fait, lisez le Dieu des petits riens. Je ne devrais dire que ça, tant ce livre est un chef d'œuvre, tant tout ce que je pourrais écrire serait terne et ne saurais capter qu'une infime partie de ce qu'il est.
Les deux jumeaux Esta et Rahel, leur mère Ammu, leur oncle Chacko, leur tante Baby Kochamma, Mammachi, leur grand-mère et Velutha, celui que l'histoire a choisi pour advenir sont inoubliables mais tous les personnages le sont, des principaux jusqu'aux secondaires. Inoubliable aussi ce pays, l'Inde, dans ses deux époques, celle de la fin des années 60, où des gens ne peuvent toujours pas être touchés, où tous les hommes battent leurs femmes derrière les murs de leurs foyers et l'autre, vingt-cinq ans plus tard, ouverte au modernisme, à la télévision. Inoubliable ce monde de l'enfance d'Esta et Rahel, parce qu'inoubliable le style d'Arundhati Roy et ses très nombreuses trouvailles de langage, un monde qui parfois se heurte de plein fouet avec celui des adultes et inoubliable donc cette scène au cinéma où La mélodie du bonheur devient celle du malheur pour un petit garçon ...
J'arrête là. Je ne saurais dire comment et combien ce livre est politique, poétique, drôle, déchirant et sublime souvent.
Si ce n'est pas déjà fait, lisez le Dieu des petits riens.


Le Dieu des petits riens ( Arundhati Roy ) ( 1997 )  Editions Folio.

Album de la semaine #52

Rain dogs - Tom Waits - 1985 Extrait : Downtown train Voilà, c'est le dernier post de ce blog. Merci à tous les visiteurs, merci pour to...