dimanche 19 juillet 2020
Danseur - Colum McCann
Danseur suit les pas de Rudolf Noureiev, génie russe de la danse. De sa "tendre" enfance où le "démon" s'empare de lui jusqu'aux prémices de la fin de ses capacités physiques à cause de la maladie quelques années avant sa mort. De sa pauvre Russie natale en guerre jusqu'à l'aura et la reconnaissance internationale.
Plutôt qu'une biographie classique, écrite à la troisième personne, Colum McCann propose un grand puzzle, un kaléidoscope permettant d'aborder Noureiev par petites touches. Ce sont quelques-unes des nombreuses personnes importantes ayant jalonnées sa vie qui vont apporter chacune sa pièce et l'emboîter sur le puzzle et même si ce n'est parfois pas leur intention première, parler aussi beaucoup de leur vie à eux, de leurs projets, de leurs attentes.
Les interventions respectant quand même un ordre à peu près chronologique, l'évolution de Rudik le petit garçon, puis l'adolescent, de Rudi le jeune homme, puis l'homme mûr se suit sans mal. Et quel est le portrait qu'elles brossent ? Celui de quelqu'un qui ayant pris conscience très tôt de dispositions exceptionnelles va se tourner tout entier de corps et d'esprit vers la danse, vers la perfection dans cet art. Si d'autres disciplines l'intéresseront, elles ne le feront que pour ce qu'elles pourront apporter à la sienne.
L'enfant qui dansait devant les soldats blessés en convalescence va brûler rapidement les étapes. La gloire locale, la gloire nationale, Moscou, Saint-Pétersbourg, le Kirov, et puis à 23 ans, la gloire sur toutes les scènes du monde, New York, Londres, Paris, après l'exil à l'Ouest dont il ne reviendra jamais.
Malgré les petites réserves que j'ai pu avoir après la lecture de Muse de Joseph O'Connor sur l'ambiguïté entre fiction et réalité, je me suis plongé presque aussitôt dans un livre utilisant un procédé similaire. Même s'il est impossible de laisser de côté l'image iconique du vrai Noureiev, encore tellement présente dans nos esprits, on se laisse rapidement emporter par la magie de ce roman. Par la magie d'un grand romancier.
Danseur ( Colum McCann ) ( 2003 ) Éditions 10/18.
mardi 14 juillet 2020
Eldorado - Laurent Gaudé
Salvatore Piracci est le commandant d'une frégate qui intercepte les embarcations de migrants dans les eaux proches de la Sicile. Revoir une femme qu'il a sauvée malgré elle quelques années auparavant le met face à sa vie, face surtout à l'utilité de sa mission. Il va tout arrêter. Il va partir. Il fera l'inusité voyage vers un pays que des milliers fuient pour tenter de rejoindre leur terre promise, leur Eldorado, l'Europe occidentale.
Soleiman est un de ceux-là. Il quitte son Soudan natal sous l'impulsion de son frère. Il s'embarque dès lors pour un périple pavé d'embûches, de barrières, de barbelés et d'émotions diamétralement opposées.
Si les deux pourront alors se croiser, ce ne sera pas lors d'une nuit de tempête sur le pont de la frégate de Piracci sous les yeux hagards de corps éreintés de fatigue. Mais sous les rayons cinglants du soleil d'un pays où ils seront tous les deux des étrangers.
C'est donc une histoire croisée, simple. Belle, peut-être parce qu'ayant plus que sa part de tragédie. L'écriture de Laurent Gaudé que je découvre y est d'une grande sobriété. Elle nous évite tout pathos et nous permet ainsi paradoxalement de mettre un doigt sur toute l'étendue de sa tristesse.
Eldorado ( Laurent Gaudé ) ( 2006 ) Éditions Babel.
mardi 23 juin 2020
Muse - Joseph O'Connor
Je ne sais pas par quoi commencer. Faut-il dire d'abord que Muse est un sacré grand bouquin ou que malgré ça, je trouve le parti pris de Joseph O'Connor un peu déroutant, ambigu ? En effet, si vous êtes en quête de la vérité sur Molly Allgood, sur John Synge ou même sur Yeats ou Lady Gregory, ce n'est pas là qu'il faut venir. Joseph O'Connor a fait une œuvre de pure fiction avec certains faits réels pour base. L'histoire d'amour de Molly et John fut loin d'être telle, les lettres dans le livre sont inventées. La fin de vie de Molly ne fut pas aussi pathétique dans la réalité. Je me suis demandé en refermant le livre pourquoi O'Connor n'avait pas décidé de changer les noms des protagonistes.
Molly Allgood, sous son nom de scène Maire O'Neill, est une actrice comme sa sœur Sara, mais moins célèbre que cette dernière et lorsque nous tombons sur elle au début des années 50, elle vit les derniers jours de sa vie. Elle a deux penchants : un pour la boisson, un autre pour les souvenirs. Un peu toujours les mêmes. Ceux ayant trait à son grand amour, le dramaturge John Millington Synge. Elle dit d'ailleurs dans une lettre : "J'imagine que quand on est vieux, les souvenirs sont comme des pierres, on pose toujours le pied sur celles qu'on connaît bien pour ne pas tomber."
Puisqu'alors nous sommes assez loin de la réalité, on peut donc dire que c'est un magnifique personnage qu'a créé Joseph O'Connor. Une femme forte, intelligente, lucide, passionnément amoureuse malgré toutes les oppositions, drôle aussi.
On ne commande rien à l'amour et elle, Molly, cette belle jeune femme de 19 ans va aimer un homme de quasiment vingt ans de plus qu'elle, un homme casanier, frileux, soucieux du qu'en-dira-t'on, un fils à sa maman, perpétuellement perdu dans ses pensées et l'élaboration de son œuvre.
Entre son présent de 1952 et son passé du début du siècle, Molly navigue, ou plutôt dérive. Elle a pour compagnie une voix - sa conscience, quoi d'autre ? - qui la tutoie effrontément. Elle la laisse la juger, l'admonester, la moquer. A ses voix-là, que peut-on répondre ?
Muse ( Joseph O'Connor ) ( 2010 ) Éditions Phébus.
lundi 15 juin 2020
Cristal qui songe - Theodore Sturgeon
J'ai été déçu par ce livre de Theodore Sturgeon, pourtant un auteur de fantasy réputé. Publié en 1950, on peut dire qu'il a vieilli, et mal. Le style, s'il y en a un, est plat, trop plat même pour un livre de genre.
Cristal qui songe nous raconte l'histoire de Horty, un enfant dont on découvre vite qu'il est doté de pouvoirs exceptionnels, qui bien sûr font un envieux, un patron de fête foraine, Pierre Ganneval, dit le Cannibale. Pourquoi Ganneval cherche Horty ? D'où viennent ses pouvoirs ? Quel est le rôle des cristaux ? Je n'en dis pas plus. L'histoire en elle-même est loin d'être mauvaise, c'est son traitement qui l'est selon moi.
J'ai lu Cristal qui songe parce que j'ai appris que la série La caravane de l'étrange en était une adaptation. J'avais regardé cette série et j'en étais devenu accro jusqu'à ce qu'elle s'arrête net faute d'audience au bout de deux saisons sur les six prévues. Le livre de Sturgeon y était transporté très librement pendant la grande dépression des années 30.
Le titre de ce livre, je l'ai trouvé dans Dans le café de la jeunesse perdue. De tous les bouquins de science-fiction que Louki a lu, c'est le seul qu'elle est conservé.
Moi, je conserve le livre de Modiano, pas celui de Sturgeon.
Cristal qui songe ( Theodore Sturgeon ) ( 1950 ) Éditions J'ai lu.
mardi 9 juin 2020
Bullitt - Peter Yates
Dans la nuit de San Francisco, il court à perdre haleine. Sur la piste de l'aéroport, il court après celui qui a mené tout le monde en bateau. Il porte une veste marron et un pull bleu à col roulé, un pantalon dans les tons noirs. Il se couche à un moment sur le tarmac entre les roues et le bruit assourdissant d'un avion de ligne. Et l'avion passé, il se relève et reprend sa course. Il porte la même tenue que lors de sa poursuite en voiture derrière le duo de tueurs.
Cette poursuite en Mustang, peut-être la plus mythique du cinéma, mais aussi, avant elle, lorsqu'il se gare dans la rue devant chez lui et fait quelques courses dans une épicerie avant de rentrer, lui et Cathy s'arrêtant sur le bord de l'autoroute parce qu'elle se sent mal après avoir été témoin de l'horreur du métier de son compagnon, son regard clair et celui sombre de son coéquipier Delgetti scrutant la foule de l'aéroport et bien sûr cette musique de Lalo Schiffrin ... tant de choses me restaient. Tant de choses me resteront ...
Bullitt, ce personnage et ce film, avec leur économie de mots, portent en eux et me la ramènent à chacun de mes visionnages une belle partie de mon enfance.
Bullitt ( Peter Yates ) ( 1968 )
lundi 8 juin 2020
Océans - Jacques Perrin / Jacques Cluzaud
C'est un impressionnant, un époustouflant ballet de bulles, de geysers, de tempêtes, de couleurs, de reflets, de scintillements, d'ondoiements, de louvoiements, de virages à 90, à 180, à 360, de vitesse, de force et de légèreté à la fois que proposent Jacques Perrin et Jacques Cluzaud. Aidés par des avancées techniques, par toute une équipe de photographes et caméramen aventuriers et de leur patience infinie, ils ont réussi à collecter des images toutes étonnantes de créatures. Celles que je ne connaissais pas et aussi et surtout celles que je connaissais déjà mais que je n'avais jamais vu comme ça. Que je n'imaginais pas comme ça.
Un beau conte et un grand film écologique.
Océans ( Jacques Perrin / Jacques Cluzaud ) ( 2009 ).
Un beau conte et un grand film écologique.
Océans ( Jacques Perrin / Jacques Cluzaud ) ( 2009 ).
dimanche 7 juin 2020
Les huit montagnes - Paolo Cognetti
Pour certains hommes, il n'y a finalement qu'une montagne qui compte vraiment. Celle où ils naissent et grandissent. C'est le cas pour Bruno qui y est né et ne connaît que celle-ci. Mais c'est le cas aussi pour Pietro, le narrateur, que Bruno surnomme Berio, qui signifie "rocher", qui y a grandi. Il n'y a qu'une montagne à lui faire cet effet, à lui faire ressentir ces émotions, à le faire en quelque sorte être lui. Cette montagne, il faut dire qu'il l'a comme reçue en héritage.
Une autre chose dont il a hérité aussi, c'est d'un père qu'il ne soupçonnait pas. Son père, il l'a laissé tomber comme beaucoup d'ados le font, mais en découvrant ou retrouvant différents objets, il comprendra enfin cet homme qu'il avait probablement mal jugé.
Cependant, ce qui domine dans cette histoire, c'est cette relation amicale entre Bruno et Berio. L'un paysan, gaillard, irrémédiablement ancré à son petit bout de pays et l'autre, plus fragile en apparence, globe-trotter, mais toujours mystérieusement ramené vers la montagne de son enfance.
Un deuxième livre de Paolo Cognetti, après Sofia s'habille toujours en noir, que j'ai aimé. Les deux attachants personnages principaux nous entraînant à travers sentiers, pierrailles, torrents, alpages, vires et cairns, vers une nature où il est interdit de tricher.
Les huit montagnes ( Paolo Cognetti ) ( 2016 ) Éditions Le Livre de Poche.
mardi 26 mai 2020
Dans le café de la jeunesse perdue - Patrick Modiano
Oh Louki
Que n'étais-je ce timide étudiant
En arrêt devant toi te dévorant
Ou ce privé à l'obscur pédigrée
Que ton mari avait dû engager
Oh Louki
Il y a ceux qui restent Louki
Et puis ceux qui ne le font pas
Ne le pouvant sans doute pas
Dans leur couple dans leur vie
Oh Louki
...
Je veux continuer à t'appeler
Comme on le faisait au Condé
Ton vrai prénom ton vrai nom
C'était pour un autre quartier
Mon vrai nom mon vrai prénom
C'était pour un autre temps
Avec toi je n'étais que Roland
Oh Louki
Il y a ceux qui ont l'art
De la fugue de la fuite
Ceux qui n'en ont que l'espoir
Ceux pour qui elle est inscrite
Oh Louki
Je me demande soudain
Où tu peux être maintenant
Et puis oui je me souviens
Je me souviens forcément
Dans le café de la jeunesse perdue ( Patrick Modiano ) ( 2007 ) Éditions Folio.
mardi 19 mai 2020
Le procès - Franz Kafka
L'histoire de Joseph K. est célèbre. Elle a, aux côtés de celle de K. du Château, été à l'origine de l'adjectif "kafkaïen".
Un matin, à son réveil, il reçoit par l'intermédiaire de deux hommes la notification de son arrestation et conséquemment du début de son procès. De chapitres en chapitres, d'épisodes en épisodes, cherchant à savoir de quoi et par qui il est accusé, il pénétrera jusqu'à un certain point dans les arcanes d'un monstre inhumain. Parce qu'il faut le préciser, K. est arrêté mais libre d'aller et venir, pourvu qu'il se rende aux convocations de la justice. Il aura beau foncer, tête baissée parfois, se mettre en colère, user d'ironie, de causticité, rien y fera, il ne pourra en aucun cas démonter un seul des rouages de cette machine froide. Ces rouages ont pour visages avocat, juge, huissier ou les proches de ceux-ci. Mais tout est justice, il suffit d'ouvrir une porte anodine, de franchir un couloir, de monter un escalier pour se retrouver au tribunal. Ce sont des murs invisibles que Kafka met sur la route de son héros, comme la première porte de la Loi dans la parabole de l'homme qui bute toute sa vie durant devant celle-ci et son gardien. Et si Joseph K. n'était coupable finalement que de vivre ?
Ce qu'oppose en effet Kafka à cette machine, c'est un être de chair et de sang, avec du caractère, avec des pulsions sexuelles très marquées. Mlle Bürstner et Leni peuvent en témoigner. Alors la vie de Joseph K. peut paraître terne avec son emploi de fondé de pouvoir dans une banque et son existence solitaire dans la pension de Mme Grubach mais il est vivant, et bien vivant !
Ça faisait un moment que ce livre était sur mon étagère et que je lorgnais sa couverture avec le tableau de Bacon. Je n'arrivais pas à me décider à le relire ...
Peut-être parce qu'il existe une nouvelle traduction depuis quelques années et que celle-ci est l'originelle d'Alexandre Vialatte. Et le fait est qu'elle me semble à certains endroits un peu passée. Alexandre Vialatte, dont j'ai lu quelques-unes des excellentes chroniques dans La Montagne, n'était pas germanophone. C'était sa femme qui traduisait avec lui qui l'était. Ils se sont servis qui plus est de la version du livre qu'en a fait Max Brod, qui est sujet à caution.
Le procès ( Franz Kafka ) ( 1925 ) Éditions Folio.
dimanche 3 mai 2020
La neige de Saint Pierre - Leo Perutz
Lors d'un hiver à Morwede, une bourgade de Westphalie, il s'est passé des choses étranges : il y eut une révolte paysanne, un inventeur mettait la dernière main à ses recherches sur une substance ayant de grands pouvoirs, une ancienne lignée impériale était sur le point de renaître de ses cendres ... Cela s'est passé pendant le temps où le docteur Amberg y a pris son premier poste.
Amberg se réveille d'un coma dans un hôpital. Rapidement, il met en doute la version des médecins sur la raison de sa présence en ce lieu. Non, il n'a pas été renversé par cette voiture, il l'a évité et il a bien rejoint la gare où il y a bien pris le train pour Morwede.
Lors du récit qu'il nous fait des événements tels qu'ils se sont déroulés selon lui, tous les lieux, tous les personnages, toutes les atmosphères sont chargés d'interrogations entre raison et folie, de soupçons de conspiration, de manipulation.
Quels sont les buts réels du baron von Malchin, avec ses idées politiques et religieuses et la soi-disant œuvre de sa vie, ceux de Federico, son fils adoptif, au comportement étrange, de Praxatine, son majordome, ce russe exubérant ? Et ce curé et cet instituteur qui semblent en savoir beaucoup plus qu'ils ne veulent bien dire ? Et surtout, quels sont les buts de Kallisto dite Bibiche, la femme dont le docteur est épris depuis la faculté de médecine - est-elle véritablement amoureuse de lui, comme elle le dit haut et fort et si souvent ou ne jouerait-elle pas en fin de compte un double-jeu ? N'y aurait-il pas de ce côté-là aussi quelque plan caché ?
Amberg devra arriver sur son lit d'hôpital pour se faire sa vérité. Et s'y accrocher.
C'est le quatrième livre de Leo Perutz que je lis. Encore une fois, je suis impressionné par la construction de son récit. Et comme pour les précédents, sa fluidité est un tour de force au regard de l'histoire racontée.
Ce roman est paru en 1933. En pleine montée du nazisme. Régime qui le censurera. On peut et on doit, dans l'histoire de Perutz, voir des parallèles avec la situation en Allemagne à cette époque-là.
Une nouvelle fois, un grand merci à Claude pour la découverte de Leo Perutz.
La neige de Saint Pierre ( Leo Perutz ) ( 1933 ) Éditions Zulma.
mardi 28 avril 2020
Jack Kerouac / Tom Waits ( 2 )
Jack & Neal / California, here I come
( Tom Waits ) ( Joseph Meyer, Al Jolson, Buddy G. De Sylva )
En 1977, sur Foreign affairs, son cinquième album, Tom Waits évoquait déjà Sur la route, faisant revivre Jack et Neal, ponctuant sa chanson par quelques mesures du classique California, here I come.
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